guerre13[1]

Première partie : les bouc-émissaires musulmans et le martyre des curés catholiques

Du point de vue du prolétariat en révolte et de la théorie marxiste, la tentative révolutionnaire en Espagne arrive trop tard en Europe. Pourquoi d'abord ? Parce que la révolution mondiale commencée en Russie et en Allemagne en réaction à la guerre mondiale a été stoppée au milieu des années 1920. Pourquoi ensuite ? Parce que l'Espagne, petit pays du sud de l'Europe est désormais encerclé par le fascisme italien, le nazisme allemand et des démocraties complices de la bourgeoisie espagnole. A chaque commémoration, c'est la commisération anti-fasciste qui l'emporte dans l'interprétation des événements. On veut accessoirement nous faire croire à un sursaut possible du prolétariat alors que la contre révolution a quasiment triomphé dans les pays industriels les plus importants.
On exalte depuis des décennies le martyre du « camp républicain », la gloire des « brigades internationales » - cette invention stalinienne - accessoirement les crimes des agents du stalinisme. Les anarchistes vantent l'expérience des collectivisations pour faire oublier que leurs chefs étaient entrés dans le gouvernement républicain certes mais surtout bourgeois. Les critiques des Trotsky et Munis sont considérées comme anecdotiques. On assomme les enfants des écoles et les lecteurs ignorants avec des tonnes d'images glorifiant la dernière grande révolution, ou plutôt une belle « guerre révolutionnaire » « anti-fasciste » hélas défaite par le méchant Franco, que dieu ait sa peau.
On a fait tout retomber sur le dos du parti stalinien dans l'historiographie/hagiographie post 68. Simpliste. Pourquoi ne nous a-t-on pas expliqué pourquoi ce parti stalinien, qui n'était rien à la veille du 17 juillet 36, pas plus gros qu'un groupuscule gauchiste en France 2016, a pris un tel envol et engrangé autant de futurs "commissaires politiques" criminels? Et si la réponse se trouvait dans "l'apolitisme" religieux de ce vieux pays anarchiste agrarien, comme nous l'expliquera probablement Grandizio Munis dans notre seconde partie, consacrée à dépouiller les poncifs de l'espagnolade.
Peu des admirateurs de la légende dorée veulent admettre que la phase 1936-1939 fût surtout le terrain d'entraînement enfumé en vue de la reprise de la guerre mondiale, même si des historiens officiels le reconnaissent, même si la revue Bilan – éditée par les maximalistes italiens réfugiés en Belgique – expliquait déjà tout cela dans le désert des chants creux des Fronts populaires et le bruit des avions de combat des armées ennemies dans le ciel espagnol. Bilan est une revue d'intellectuels difficile à lire, alambiquée, qui ne parvient pas à une clarté dans l'énonciation politique comme un Trotsky, ou un Munis ; tiens on en parlera de celui-là dans la deuxième partie. Il expliquera très bien aux bisounours gauchistes ou lambdas, mieux que Bilan, ce qui s'est passé réellement en Espagne au plan politique, pas en radotant les divagations « apolitiques » des anarchistes et des poumistes. Ce fût à peu près comme en Syrie aujourd'hui. Oui oui. Où l'on verra comment les contributions politiques du passé peuvent aider à mieux comprendre le présent. Marx et Engels disent quelque part dans le Manifeste de 1848 que, sous le règne capitaliste « tout peut se transformer en son contraire ». Hé oui : plouf la destruction de l'Etat bourgeois, plouf le défaitisme révolutionnaire, plouf l'armement du prolétariat, plouf l'internationalisme, plouf la généralisation, plouf la fraternisation, etc. au pays de la concrétisation du chantage anti-fasciste.
Commencés comme une tentative révolutionnaire - après des années d'intenses violences entre les classes (un millier de mineurs tués dans les Asturies en 1934), les événements d'Espagne de la fin des années 1930 n'exhibent pas seulement un prolétariat isolé du prolétariat mondial, et de ce fait conduit à des violences stériles et criminelles dans une spirale et sur un terrain  - celui des armes – où la bourgeoisie est invincible (je sais vous allez dire, il est devenu horriblement pacifiste, mais attendez la deuxième partie et vous allez voir comment mon vieux camarade Munis vous mettra les yeux en face des trous). Passons sur le fait que le prolétariat s'est levé -ce qui est déjà un mensonge - « pour défendre la République » contre un coup d'Etat pas encore nommé fasciste1.
Immédiatement l'Etat bourgeois parlementaire va tout faire pour lui retirer les armes à la classe révolutionnaire (encore très agraire) laquelle avait été en chaparder aux putschistes vu que les « autorités démocratiques » refusèrent de lui en fournir. Jamais la bourgeoisie espagnole du versant républicain ne permettra un armement autonome du prolétariat. Elle laissera jardiner les autogestionnaires anarchistes, mais pour l'encadrement militaire : obéissance et soumission.
Comme la bourgeoisie mondiale, la bourgeoisie espagnole a tiré les leçons de l'expérience en Russie, de son point de vue. Un risque d'extension révolutionnaire ? Il suffit d'inverser : on va inventer les brigades internationales. Ainsi au lieu d'initier un mouvement révolutionnaire dans leur propre pays et d'animer une vie et des organes politiques non militarisés, des milliers de jeunes ouvriers seront conviés à venir au casse-pipe (la majorité des tués au combat étaient des BI) , non pour venir participer à la création de Conseils ouvriers, organes classiques du double pouvoir, mais pour s'enrégimenter aux ordres de miliciens staliniens et anarchistes2.
Sortons du bla-bla de l'hagiographie post-stalinienne et artistique. Le camp républicain n'est pas simplement la proie des vilains agents de Moscou (des collègues trop zélés), il a besoin de bouc-émissaires (comme le camp d'en face le fasciste), pour éviter un massacre des patrons3, ce ne sont pas les juifs qui sont désignés mais les curés et les nonnes ; on les massacre à tour de bras, ils « symbolisent » des siècles d'oppression, dit-on. Mais ces massacreurs laïcs nous rappellent trop les bouchers de septembre pendant la révolution française, qu'Engels avait décrits comme des petits bourgeois sanguinaires et sans vergogne.
Tout est double et trouble dans cette révolution avortée avant d'avoir commencée. L'internationalisme est travesti en antifascisme dans un combat dont les impérialismes européens tirent les ficelles. L'extension espagnole est centripète quand l'extension révolutionnaire en Russie était centrifuge. L'expression politique des ouvriers est soumise aux désidératas des partis gouvernementaux. Beaucoup d'engagés volontaires dans cette mystification belliciste préfèreront taire leurs désillusions sur le terrain pour ne pas porter tort à « la cause », sauf ceux morts au combat inégal, totalement inégal ; armement minable face aux franquistes et la pire des armées mexicaines...
Le monde entier est focalisé sur la violence interne, les violences spectaculaires de la scène ibérique ; comme si la révolution prolétarienne ne pouvait être qu'une succession ou un entassement de violences sans fin, et hélas, de violences perverses, stupidement vengeresses contre des gens sans défense et si visibles avec leurs robes noires ; violences nullement constitutives de l'accouchement d'une autre société. C'est déjà, dans l'impasse espagnole, une violence de guerre, qui vise à l'élimination primordiale des sacrifiés ou des héros, et surtout qui écarte toute notion de classe sociale pour justifier une guerre à venir encore plus grande, plus sacrificielle encore, non contre le capitalisme, mais contre le diable étranger au taux de profit : le nazisme et son petit frère le fascisme. Alors surgit, la main sur le cœur, l'antifascisme cette prière commune des ouvriers et des bourgeois, comme de l'autre côté c'est la lamentation des (braves) ouvriers et des bourgeois en uniforme (eux aussi). L'antifascisme n'avait pas encore inventé l'antiracisme, mais le fascisme lui sait déjà très bien se servir non du racisme (théorie fumeuse) mais du bouc-émissaire « étranger » ; les juifs c'est bon pour l'Allemagne, quand, au début de la « révolution espagnole », les criminels...c'est les arabes. Vous verrez où Georges Bush et ses successeurs ont puisé leur inspiration, ainsi que les concepteurs de Daesh4. Après on reparlera des violences internes, anti-révolutionnaires, pathologiques, néo-religieuses et cathartiques ; qui avaient existé en Russie, de façon moins importante, des cadavres avaient été déterrés dont celui de Raspoutine mais pour voir s'il été vraiment si bien membré que le pensait la cour du tsar.
OU L'APPARTENANCE RACIALE DEVANCE LE MARTYRE RELIGIEUX DANS LA GUERRE D'ESPAGNE
Vous lirez par après un certes long extrait d'un historienne espagnole qui explique mieux que je n'aurais pu le faire comment il n'y a pas eu non plus « guerre civile » en Espagne, même si des civils y ont été mêlés (car selon le classique marxisme une guerre civile met aux prises des classes sociales et est potentiellement la naissance d'une révolution). Cela commence comme une lutte grave entre fractions bourgeoises, où le prolétariat a cru pouvoir jouer à la fois le rôle d'arbitre et de meilleur butteur, mais c'est d'abord un massacre organisé par des militaires qui se servent de soldats arabes, car on ne pourra pas dire que Franco a commencé par faire tuer des espagnols par d'autres espagnols, mais qu'au fond il a sauvé l'Espagne des « criminels rouges », qui, d'ailleurs étaient surtout des étrangers « brigadistes », certes embrigadés, grâce à des troupes supplétives, sans subconscient « chrétien », comme les péquenots en uniforme versaillais qui ont zigouillé en 1871 les ouvriers parisiens... Tout est double. Trouble. Avec les multiples ouvrages qui glorifient ou « arrangent » la soit disant « révolution espagnole », on reste dans le déni du plus honteux, de ce qui doit resté caché pour les idéologues modernes et perpétuellement révisionnistes.
« La représentation du Maure dans les troupes coloniales et la guerre du Rif.
La création dans les colonies de corps constitués par des soldats autochtones sous le commandement d'officiers européens n'était pas une nouveauté. La France les avait créés depuis longtemps en Algérie, l'Angleterre aux Indes et dans d'autres régions de son Empire. En Espagne, après la campagne militaire de 1909 et face aux croissantes et violentes protestations populaires contre l'envoi des troupes péninsulaires, l'idée de recruter et d'organiser des forces marocaines s'imposait de plus en plus en tant que moyen d'épargner les vies des soldats espagnols.
Pour le recrutement on recourait à des proclamations dans les souks et à des agents locaux, les « Maures amis », que l'on désignait couramment sous le nom de « Maures pensionnés » du fait qu'ils étaient à la solde de l'Espagne dont ils recevaient une paye mensuelle. Lorsqu'on disposait de plusieurs « Maures amis » dans un village, une fraction de tribu ou une tribu, on constituait ce que l'on appelait « le parti espagnol », dont la mission, outre de renseigner les autorités sur l'état d'esprit de la population et créer parmi celle-ci une ambiance favorable à l'avance des troupes espagnoles, consistait à favoriser le recrutement de soldats pour l'armée espagnole et à former des « harkas amies », c'est à dire des groupes irréguliers d'hommes armés qui, sous le commandement du caïd de la tribu, assistaient les troupes espagnoles dans l'occupation de nouveaux territoires.
Les quatre années antérieures à 1921 avaient donné de mauvaises récoltes et, par conséquent, entraîné la famine dans le Rif et beaucoup de Rifains s'enrôlaient dans les forces espagnoles pour fuir la misère. Cependant, si les enrôlements étaient nombreux, les désertions ne l'étaient pas moins. Beaucoup ne s'enrôlaient que pour obtenir un fusil et recevoir une instruction militaire, d'autant plus que la récolte de 1921 s'annonçait excellente, et ce fut le cas. Grâce à cette circonstance, tant les tribus récemment « soumises » que celles qui, en principe, l'étaient depuis des années, purent se joindre au mouvement de résistance des tribus « insoumises » contre l'occupation. Dans le Rif central et oriental, les troupes marocaines de la police indigène et des regulares rejoignirent également le mouvement.
Dans les mois suivants (fin 1921-année 1922), à mesure que les forces espagnoles reprenaient péniblement, face à une résistance farouche, quelques positions perdues – reprises symptomatiquement décrites par le haut-commissaire, le général Berenguer, comme la Reconquista – les corps de la police indigène et les regulares étaient laborieusement reconstitués avec de nouvelles recrues ou même d'anciens déserteurs qui exprimaient leur repentir et justifiaient leur désertion par la peur des représailles des gens de leur fraction ou de leur tribu contre leurs familles. Même si ces pressions existaient, il n'en était pas moins vrai que les espagnols, eux aussi, menaçaient de razzier les maisons et les biens des nouvelles recrues et des déserteurs réadmis, dans le cas où les premiers auraient l'idée de déserter et les seconds celle de récidiver.
Sur la base de ces « méthodes » et des recrutements effectués dans d'autres régions, en particulier parmi les tribus du Protectorat français, les unités de regulares formaient en 1926 cinq groupes (20 tabors, c'est à dire 45 compagnies et 15 escadrons). Ces troupes contribuèrent en 1926 à l'écrasement du mouvement de résistance rifain dirigé par Mohammed ben Abd-l-Krim El Khattabi et les années suivantes à la « pacification » du Rif, c'est à dire la répression des tribus qui avaient participé au mouvement.
Le comportement des troupes marocaines de la police indigène ou des regulares était en général celui du colonisé qui sert dans les forces armées du pays colonisateur et à qui on demande, en échange d'un salaire, de participer à la répression de son propre peuple. Dans les territoires « soumis », la vieille et traditionnelle méthode de la razzia contre les villages ou hameaux où les indicateurs avaient signalé la moindre agitation était toujours largement pratiquée ; dans les territoires « insoumis », limitrophes de la zone occupée, les razzias contre les populations soupçonnées d'aider ou de fournir des contingents d'hommes aux « harkas ennemies » étaient également fréquentes.
La solde insuffisante et les retards pour la toucher étaient compensés par les profits des vols et des pillages. Les viols et autres abus étaient monnaie courante. Couverts et protégés par les chefs, les délits des soldats restaient impunis. Cependant leur tolérance à l'égard des vols et des abus, n'empêchait pas les chefs de maltraiter les hommes. Les insultes, les brimades et même les coups dont ils étaient l'objet créaient chez eux un ressentiment profond envers leurs supérieurs. Beaucoup désertaient, d'autres attendaient l'heure de la revanche. C'est ainsi qu'en 1921, à Annoual la police indigène, dont une partie avait déjà fait défection pendant le combat et tiré contre les officiers, déserta en masse et rejoignit les combattants des tribus soulevées du mouvement de résistance rifain faisant feu sur la cohue des soldats espagnols qui fuyaient affolés à la débandade.
L'IMAGE DU MAURE DANS LA GUERRE D'ESPAGNE OU LA RECONQUETE A L'INVERSE
Les Maures dans l'armée coloniale espagnole. Avant le 18 juillet 1936, les forces militaires dans la zone du Protectorat espagnol s'élevaient à quelque 40 000 hommes dont 9000 dans les troupes régulières et 8000 environ dans les forces supplétives.
Les opérations militaires en Espagne et la nécessité de disposer de nouveaux contingents amenèrent les autorités franquistes à une réorganisation et une augmentation accélérée des troupes marocaines. En octobre 1936, quelque 15 000 avaient déjà été recrutés. Au printemps de 1937, des 62 961 hommes qui arrivèrent du Maroc, 35 089 étaient des marocains. Au cours des deux dernières années de la guerre civile, les marocains recrutés pour l'armée franquiste étaient aussi nombreux que ceux qui avaient traversé le Détroit au début de la guerre civile. Le nombre total de ceux qui ont participé à la guerre civile a été, d'après certains auteurs, de 70 000 ; de 100 000 dont 75 000 auraient été recrutés en dehors du Protectorat espagnol pour d'autres. D'autres sources donnent le chiffre de 80 000.
Attirés surtout par la promesse de hauts salaires, les marocains au début furent nombreux à s'enrôler dans l'armée franquiste. Les mauvaises récoltes des années précédentes rendaient le recrutement facile aux caïds. C'est au Rif oriental, dans les tribus de Kelaïa, où les recrutements étaient déjà une tradition, que ceux-ci ont été les plus massifs. Dans d'autres régions du territoire – Rif central, Ghomara et Jebala – le recrutement rencontra des résistances et les autorités franquistes du Protectorat furent obligées de faire appel à des moyens coercitifs. Les caïds qui montraient la moindre opposition étaient menacés de représailles ou exécutés.
A la fin de 1936, le recrutement est devenu de plus en plus difficile. La population voyait qu'aucun des regulares passés en Espagne ne revenait. Les familles restaient sans nouvelles et sans argent. En outre, les autorités avaient pour principe de ne pas leur faire part des décès. Beaucoup de marocains enrôlés dans les troupes espagnoles refusaient de traverser le Détroit pour aller combattre en Espagne.
Pour pallier ces difficultés et pousser le recrutement, les autorités franquistes du Protectorat ne faisaient pas seulement appel aux caïds à leur solde mais à d'autres collaborateurs : le mouvement nationaliste marocain, allié de Franco, le Khalifa et le Grand Vizir ; les confréries religieuses comme celle des Derkaoua qui avait beaucoup de partisans dans le Rif. Cependant, malgré ces appuis, la résistance au recrutement persistait. Beaucoup, refusant de s'enrôler, fuyaient en zone française. Ainsi donc, parler de volontaires marocains dans l'armée franquiste ne correspond pas tout à fait à la réalité.
Le retour du Maure ou les Maures contre les « rouges ». En 1936, lorsque les miliciens – des ouvriers, des paysans – qui défendaient la République espagnole les armes à la main se sont trouvés face au Maure, cette fois-ci non plus sur les champs de bataille d'Afrique mais dans la Péninsule même, les visions terrifiantes du passé – ce qu'eux-mêmes avaient vécu ou que leurs pères, leurs grands-pères leur avaient raconté – leur apparurent alors : le Ravin du Loup – revers sanglant subi par l'armée espagnole le 27 juillet 1909 -, Annoual – la plus grosse défaite subie par l'armée espagnole au Mroc (22 juillet 1921) -, Mont Arrouit. Dans des régions comme les Asturies où le gouvernement avait eu recours (sous la conduite de Franco) aux troupes du Maroc – la Légion et les regulares pour écraser la révolte des mineurs en 1934, le souvenir du Maure était encore frais dans les mémoires.
Tout comme au Maroc où la solde insuffisante était compensée par le vol et le pillage, les militaires franquistes, pour tenir leurs troupes, encourageaient des pratiques analogues en Espagne. La prise d'une ville ou d'un village prenait des caractères de razzia : entrée à feu et à sang, pillages, destructions, incendies, assassinats de la population civile, viols. Les atrocités des troupes marocaines sur le sol de la Péninsule ibérique ne différaient pas de celles commises dans les douars rifains avec la complicité ou même l'encouragement des officiers espagnols. Mais le « rebelle » qu'il fallait exterminer était désormais le « rouge ».
Sachant la terreur que le « Maure » inspirait chez les soldats espagnols, Franco utilisa les troupes marocaines non seulement comme chair à canon, mais aussi comme arme psychologique contre le peuple espagnol. Il s'agissait de démoraliser et de terroriser les soldats qui combattaient dans les rangs républicains. Plus les actes de barbarie commis par les marocains seraient nombreux, moindre serait le courage pour les affronter.
En plus du viol et du pillage, encouragés par leurs supérieurs, d'autres actes de cruautés et de violence servaient d'exutoire à leur exaspération. On a souvent répété que les atrocités commises par les troupes marocaines en espagne au cours de la guerre civile étaient dictées par le désir de vengeance contre les espagnols. En exterminant le « rouge », on exterminait l'Espagnol en général, l'oppresseur. Il s'agissait pour eux de tuer des espagnols, de décharger leur ressentiment, leur haine, de donner libre cours à leur désir de vengeance pour les vexations, les mauvais traitements. Ceci peut être vrai en partie. Mais il est tout aussi vrai que les soldats marocains n'auraient pu commettre ces atrocités sans la tolérante complicité ou même à l'instigation de leurs supérieurs espagnols. Les actes de cruauté des troupes marocaines convenaient parfaitement aux desseins des cadres militaires franquistes dont la majorité, formés dans la guerre coloniale en Afrique, concevait la lutte contre le « rouge » dans la Péninsule comme une prolongation de la lutte coloniale contre le « rebelle » rifain.
Les actes de barbarie qui ont le lus traumatisé la population espagnole et sont restés indissolublement associés au comportement des troupes marocaines en Espagne au cours de la guerre civile de 1936-1939 ont été les éventrations, les décapitations, les mutilations – amputation des oreilles, du nez, des testicules, etc. Ces actes de sauvagerie, courants dans la guerre coloniale, n'étaient pas seulement pratiqués par les marocains, mais aussi par les légionnaires, tant espagnols que d'autres pays européens. Au cours de la guerre du Rif (1921-1926), une photo largement reproduite dans la presse et devenue célèbre montrait plusieurs légionnaires tenant à la main des têtes de combattants rifains. Les mutilations – particulièrement des oreilles, des testicules – étaient courante parmi les soldats de la Légion. Si la publicité faite aux atrocités des marocains a été plus large, c'est parce que, d'après l'image du Maure qui prévalait, les actes de sauvageries ne pouvaient être commis que par des « sauvages ». Ces actes, quoique condamnables, étaient considérés comme presque « normaux » lorsqu'ils étaient commis en Afrique, puisque les victimes étaient des « sauvages » ; mais lorsqu'ils étaient commis en Europe contre des européens « civilisés », on les considérait comme inadmissibles. Les atrocités n'étaient pas mises sur le même pied. Si les victimes étaient les habitants d'un village ou d'un douar rifain ce n'était pas pareil que lorsqu'elles étaient d'un village ou d'un hameau de Castille.
Même si l'aide des troupes étrangères à Franco, par exemple les troupes italiennes dont le nombre s'est élevé à quelque 60 000 hommes, a été dénoncée et condamnée, ces troupes étaient après tout, européennes. La Légion, malgré ses méthodes sauvages, était également composée d'européens. S'agissant des troupes marocaines, plus que leur qualité d'étrangères, ce qui a le plus profondément choqué était le fait que ces étrangers étaient des « Maures ». Plus d'un dirigeant républicain a dénoncé la présence des « Maures » en Espagne après huit siècle de Reconquista... ! Même si certains ont essayé de comprendre, d'expliquer les diverses causes qui avaient amené ou obligé ces marocains à s'enrôler dans les rangs de l'armée franquiste, ce qui est resté profondément ancré dans la mémoire collective a été simplement leur intervention, leur comportement dans la guerre civile espagnole de 1936-1939. C'est ainsi que cette guerre civile a contribué à perpétuer et à renforcer l'image du Maure ».
L'historiographie de gauche devenue "antiraciste" tait le fait que la dénonciation des fascistes était en effet couplée avec celle des "Maures"; seule la revue Bilan en fait mention: "A la lutte contre les fascistes et les "maures" (opposons) la fraternisation" (cf. Bilan n°38).
Tout cela est très intéressant et équilibré. Cette histoire occultée des premiers « hommes de main », « tueurs de main » de Franco, peut satisfaire l'antiraciste bobo d'extrême gauche, mais le reproche qu'on peut faire à cette auteure – quoique excusable pour un écrit dans la mode de l'antiracisme de la fin des années 1980 – est de ne pas développer sur « l'utilisation » faite de ces mercenaires « arabes » par Franco5. Pourquoi est-ce qu'il utilise cette « main d'oeuvre criminelle » au début de son coup d'Etat ? La première réponse coule de source : la plus grande partie de l'armée classique n'a pas envie de tirer sur son propre peuple, même si celui-ci a fait un choix électoral qui déplaît à la grande muette et à la bourgeoisie latifundiaire espagnole ; de nombreux officiers loyalistes ont été exécutés par Franco tout de suite, preuve qu'une grande partie de l'armée nationale n'était pas gagnée au putsch. Après, lorsque le sang aura suffisamment coulé, l'armée "séditieuse" sera suffisamment énervée par la muleta de la fausse guerre civile, pour relayer les « regulares ». La deuxième réponse nous a été fournie par l'auteure : la bourgeoisie aime à faire un lien simpliste entre le présent et un lointain passé de guerres de religion, des combats de corsaires aux conversions forcées pour justifier le « sacrifice national » d'un côté et « antifasciste » de l'autre, mais dans les deux cas un tantinet « islamophobe » comme le décrète la doxa bourgeoise de nos jours, voire « raciste colonial » comme on ne doute pas du contenu des récriminations de « plus d'un dirigeant républicain » dont les propos ne sont pas rapportés ni par les historiens ni par les arrogants journalistes superficiels qui ignorent cet épisode de la répression franquiste. Si l'on en croit l'historienne espagnole, tout cela reste enfoui dans la mémoire collective pudique du peuple espagnol6.
OU LE MARTYRE RELIGIEUX SERT A COUVRIR LES CRIS DES OPPOSANTS TROTSKYSTES ET POUMISTES TORTURES
Le massacre des prêtres commence très tôt. Je ne sais plus dans quelle presse anarchiste, j'ai dû lire que la « révolution espagnole » était la plus anticléricale de toutes. Il n'y a pas de quoi être fier, ni en faire un titre de gloire quand on voit que ce sont des djihadistes qui se chargent aujourd'hui de ce sale boulot « laïc » ou un Etat (cf. les moines de Tibéhirine). Si les masses arabes devaient officier à une révolution du même type, ce serait aussi crétin de flinguer par milliers les imams ou les ayatollahs... à la place des institutions capitalistes. J'ai longtemps pensé que cela avait pu se produire à cause de l'arriération de l'Espagne, pays encore à dominante agricole et pays par conséquent d'émigration. On va voir grâce à d'autres auteurs que rien n'est spontané et que les exécutions successives arbitraires obéissent à une logique politique interne toute...stalinienne.
Face à l'émoi international, le gouvernement républicain désapprouva, mais laissant faire l'humeur des dirigeants des « comités antifascistes » locaux, une génération antifasciste très anticléricale au point d'oublier que les curés ne sont pas chefs d'Etat ni patrons, ni généraux.
JF Berdah écrit : « Le fait est pourtant que cette “fureur populaire” a largement été médiatisée - et exagérée - par la presse conservatrice, puis par les thuriféraires de l’Espagne franquiste, en Espagne comme à l’étranger, tant l’opposition à la jeune démocratie suscitait d’aversion. S’il est vrai que des actes de violence furent commis en avril-mai 1931, jamais ces actes ne prirent les proportions évoquées par le journal monarchiste ABC ou le quotidien britannique The Times : un bilan rapide des actes violents commis sous la Seconde République entre avril 1931 et juillet 1936 montre en effet que 2 225 assassinats politiques furent perpétrés durant la période, en partie par les anarchistes, mais aussi et surtout par les militaires, les gardes civils et autres gardes d’assaut, à commencer par les 1 200 mineurs tués lors de l’insurrection des Asturies en octobre 1934. Ce qu’il importe toutefois de souligner, c’est que cette violence ne s’exerça pas de façon ininterrompue, mais qu’elle connut aussi des moments de répit, les soubresauts étant alimentés par la radicalisation des forces politiques de droite comme de gauche et par l’incapacité des institutions républicaines à contenir le débordement des extrêmes".
Après avoir décrit longuement la préméditation et la planification de la violence extrême par Franco et ses sbires, l'auteur ajoute : «Cet acharnement à punir et à réduire l’ennemi réel ou supposé ne doit pas faire oublier que la violence et la répression furent pratiquées dans la zone républicaine avec une intensité souvent comparable durant les années 1936-1939. L’échec du soulèvement militaire dans les villes et les régions restées fidèles à la République, ainsi que l’état de chaos dans lequel se trouva plongé l’État républicain, peuvent certes être avancés comme facteurs déterminants de l’explosion révolutionnaire de l’été 1936 ; ils ne suffisent pas cependant à expliquer, et encore moins à justifier, les excès qui furent commis par centaines à l’encontre des prisonniers militaires et des personnes dont le seul crime était d’appartenir aux classes “bourgeoises”, au clergé ou aux partis de droite. Les spoliations de biens - hôtels, journaux, usines, habitations privées - de même que les incendies d’églises et les assassinats qui se multiplièrent dès le 19 juillet à Madrid, en Catalogne et en Andalousie furent le fait de bandes isolées, mais aussi de milices armées recrutées par les partis politiques et les syndicats". 
La machinerie tortionnaire stalinienne ne s'était pas encore mise ne branle comme elle le fera après l'insurrection ouvrière du 3 mai 1937 :
«  À la différence notable des généraux rebelles, le gouvernement de Madrid condamna sévèrement ces excès par la bouche de son chef, José Giral, et celle surtout du président de la République, Manuel Azaña. Le 23 août, après plusieurs semaines de violences incontrôlées et le massacre des prisonniers nationalistes à la prison Modèle de Madrid la veille même, des Tribunaux populaires purent enfin être créés, avec l’appui du PSOE, dans le but de mettre un terme à cette anarchie. Mais la légalité républicaine se heurta à la toute-puissance des partis et des syndicats révolutionnaires au niveau local, au point qu’il fut extrêmement difficile d’empêcher la poursuite des exactions perpétrées dans les geôles privées dépendant directement de ces derniers. Il semble pourtant que ces débordements allèrent en se réduisant dès la fin de l’année 1936 sous la pression des dirigeants socialistes et nationalistes, et que certaines formations d’extrême gauche prirent même l’initiative d’appeler à un arrêt de la violence, à l’exemple de la FAI anarchiste à Barcelone. Ainsi, selon une étude récente, 90 % des assassinats commis en Catalogne durant la guerre le furent entre le mois de juillet et le mois de décembre 1936. Cela ne signifie pas, à l’évidence, que toute forme de violence cessa jusqu’en 1939, mais que cette dernière s’exerça dans le cadre plus réglementé - quoique souvent aussi brutal - du Servicio de Investigación Militar, après la militarisation de la justice, au mois d’août 1937 ».
La répression physique menée par le SIM et les autres organes de sécurité aux mains des stalinistes (ou tchekas) invoquait l'éradication des ennemis de la République forcément tous fascistes mais s’étendit largement aux propres rangs de la révolution à partir du mois de mai 1937, d’abord contre les trotskistes ou apparentés au sein du POUM (dont le leader, Andrès Nín, est assassiné par le NKVD), ensuite contre les anarchistes et tous les opposants à l’ordre « antifasciste ».
Le massacre des religieux peut paraître « apolitique », comme le dit souvent Munis face aux exactions anarchistes : « Une ambiguïté qui dérive du fait que cette violence, tout en véhiculant des motivations - et en quelque sorte sa légitimation - à partir de la sphère du politique donc publique, a, originellement, des mobiles d'une autre nature qui, dans une certaine mesure, peuvent se ramener à la sphère de l'affectivité et du privé. Si ceci est vrai en général, la particularité du phénomène consiste dans la qualité spécifique de la violence qui se conjugue dans ce cas avec la violence politique, et que nous pouvons définir dans un premier temps, quoiqu'il s'agisse d'une entité ultérieurement décomposable, comme une violence religieuse »7.
«  Le calcul le plus digne de foi, réalisé par Monseigneur Montero Moreno dans un travail publié en 1961 et qui énumère une par une les victimes de cette violence, en spécifiant l'identité, la condition religieuse, la date, le lieu et, souvent, les circonstances de la mort, fournit les chiffres suivants : clergé séculier 4184 victimes, religieux 2365, religieuses 283, soit un total de 6832 victimes. Il s'agit d'un bilan nettement inférieur aux chiffres diffusés pendant la guerre ; les 16000 victimes, par exemple, dont parle Paul Claudel dans sa fameuse poésie Aux martyrs espagnols dont on peut supposer (même si, sur cet aspect, des évaluations partielles plus récentes en confirment la validité substantielle) qu'ils inclurent des victimes de la guerre et non pas strictement de la persécution (…) les assassinats atteignirent dans certains cas la dimension d'une véritable extermination. Dans celui de Barbastro, par exemple, 88% du clergé fut éliminé, 66% dans celui de Lérida, 62% dans celui de Tortosa. Dans d'autres, c'est environ la moitié : 48% à Malaga, 49% à Minorca, 55% à Segorbe, 48% à Toledo. Mêmes les grands diocèses urbains apparaissent durement touchés, surtout si l'on considère qu'à des pourcentages inférieurs correspondent des chiffres beaucoup plus importants en valeur absolue. A Madrid, 334 prêtres furent tués (30%), 279 à Barcelone (22%), 327 à Valence (27%)".
L'homologation de la violence qui vise les membres de l'Eglise sous la rubrique violence politique fut proposée par certaines des plus hautes autorités de la République, immédiatement après l'explosion de fureur anticléricale, avec des justifications aussi désarmantes que typiquement staliniennes : « Si l'Eglise ne s'était pas alliée à l'armée rebelle, elle aurait pu faire entendre du haut de ses clochers les invocations chrétiennes de paix, au lieu de décharges de guerre, et il n'y aurait pas eu de persécution religieuse »8.
« Mais au-delà des circonstances de fait, il restait comme explication, et justification, de cette violence exercée contre le clergé une motivation politique : l'Eglise est ennemie de la République, l'Eglise s'est rangée du côté des militaires rebelles contre le peuple qui s'opposait au coup d'Etat, et donc contre la République ; le peuple, en son nom, frappe ses ennemis et parmi eux, justement, aussi les membres de l'Eglise. Certes il est bien clair que cette explication a quelque fondement parce qu'au-delà des prétendues justifications relatives à l'intervention armée du clergé, il est indubitable que la responsabilité de l'Eglise espagnole, dans le passé proche et plus lointain, son indifférence fondamentale aux conditions des classes les plus pauvres et, au contraire, sa solidarité avec les classes dominantes, son soutien aux formules politiques les plus antidémocratiques, sa belligérance non armée contre la République ont toujours davantage exaspéré la haine anticléricale, qui aurait ensuite explosé quand les forces réactionnaires, alliées traditionnelles de l'Eglise, allaient tenter d'étouffer dans le sang la victoire du Front populaire. Comme le problème qui se pose est celui de la nature de cette violence, il importe peu d'objecter qu'au fond l'Eglise espagnole était réactionnaire de façon moins homogène qu'on ne le présente et que la viser globalement fut une erreur politique, à l'exclusion du cas basque ».
La destruction des églises ne fut pas souvent l'effet d'une irrésistible furie populaire mais une opération systématique, délibérée, des autorités républicaines locales comme s'il s'agissait d'un simple acte administratif.
La pression politique, le chantage stalinien, plagiant l'hystérie jacobine, a conditionné cette violence détournée contre les édifices religieux, protégeant ainsi l'Etat : « La signification attribuée aux destructions des lieux de cultes et des images sacrées était tellement forte que, d'après les témoignages, on incendiait l'église paroissiale dans certains endroits davantage pour éviter d'être suspectés par les comités révolutionnaires d'autres localités, d'une adhésion trop timide à la cause républicaine que sous une impulsion forte et authentique à accomplir cette action ».
« Même les assassinats des prêtres, par leur fréquence, peuvent avoir revêtu la signification symbolique d'un brevet révolutionnaire et, également, la fonction d'un don sacrificiel de la communauté, qui la mettait à l'abri de "problèmes plus graves". Une telle hypothèse semblerait validée par les nombreux cas de villages où l'unique victime de la révolution fut justement le curé ».
« Tant les destructions d'églises - comme exécution d'une décision administrative - que les assassinats de prêtres - surtout ceux, dont abondent les témoignages de la Causa general, commis contre l'habit et non contre la personne - pourraient être considérés comme des violences purement politiques, au moins dans la mesure où l'anticléricalisme peut être considéré comme une option proprement politique. Mais la frontière entre ce qui est anticlérical et ce qui est antireligieux, et ce qui appartient en tant que tel à la sphère du religieux et non du politique, est très ténue. Dans les causes de béatification des religieux tués durant la guerre civile espagnole, conservées dans les Archives Secrètes du Vatican - cent dix huit ont été instruites - les témoins insistent beaucoup sur les déclarations des meurtriers selon lesquelles l'acte qu'ils commettaient était motivé essentiellement par la haine de la religion. Mais il est légitime de se méfier de tels témoignages car la motivation antireligieuse est une condition sine qua non du procès de béatification pour cause de martyre, comme le sont tous ceux relatifs à la guerre d'Espagne ».
« La destruction est en effet souvent précédée de mutilations ou d'autres faits profanateurs. Parmi les plus fréquents, nous trouvons par exemple l'ablation (dans le cas de statues) ou le percement (dans le cas de tableaux) des yeux des images , l'amputation, ou mieux, l'imitation d'une amputation, des organes sexuels masculins, le fait de traîner les statues à travers les rues, comme l'on faisait d'ailleurs parfois avec le cadavre du prêtre, les coups portés aux effigies saintes avec des fouets et des bâtons. Cette personnification des images saintes, qui atteste l'inassouvissement du geste symbolique, rejoint parfois des niveaux extrêmes dans lesquels, sous le comportement moqueur et offensif contre les croyants, transparaît le besoin d'une communication, même sous une forme agressive, avec la divinité ».
Le détournement contre la religion - sous forme d'un encouragement aux passions torves héritées d'une société baignant depuis une dizaine d'années dans des rapports de classe ultra-violents, rythmés par la petite bourgeoisie anarchiste face à des gouvernements dictatoriaux, société encore marquée par la féodalité - les caciques et un clergé odieux - date du premier mois de ce qu'on croyait être une révolution; ce que le poumiste Josep Rebull a bien vu le 30 juillet 1936: "il n'est pas évoqué de détruire le capitalisme et sa forme de domination politique, mais il est déclaré "qu'est nécessaire la réquisition des biens de l'église et de toute la réaction". Cette attaque partielle sans que fût posée la question du pouvoir ne pouvait aboutir qu'à faire payer par la classe ouvrière ces biens de l'église et des réactionnaires" (p.50, Espagne 1937, Josep Rebull, la voie révolutionnaire, Spartacus 2014). Pas besoin d'être sur place pour saisir l'infamie et la supercherie - une restauration bourgeoise de la vengeance paysanne anarchique visant les personnes - et la "Gauche communiste" de Bilan de dénoncer ces violences stupides: "La destruction du capitalisme n'est pas la destruction physique, et même violente, des personnes qui incarnent le régime, mais le régime lui-même" (cf. Bilan n°38, janvier 1937).
Laissons les croyants staliniens enterrer leurs morts ou glorifier leurs meurtres "anti-religieux". En négligeant initialement de dénoncer plus fermement les massacres des hommes d'Eglise le gouvernement bourgeois républicain comme ses soutiens d'extrême-gauche facilitaient le massacre suivant : celui des derniers mohicans révolutionnaires, les bolcheviks-léninistes avec Munis, les Amis de Durruti et les anarchistes honnêtes, par le sinistre SIM.
Lorsque Franco prend le relais du SIM stalinien, la flotte démocratique anglaise laisse aux mains des sinistres franquistes les milliers qui tentent de se sauver par mer :
«La fin de la guerre, consécutive à la reddition des armées du Centre, n’entraîna aucune diminution notable de la violence en Espagne, bien au contraire. L’espoir un temps entretenu par le colonel Casado, auteur d’un coup d’État désespéré, que le vainqueur se montrerait magnanime à l’égard du peuple républicain et qu’il n’exercerait aucunes représailles inutiles s’évanouit dès l’entrée des troupes nationalistes dans Madrid et dans les principales villes du littoral méditerranéen, le 28 mars 1939 et les jours qui suivirent. Des dizaines de milliers de personnes regroupées à Valence, Alicante et Carthagène, qui avaient espéré jusqu’à la dernière minute que la flotte britannique arriverait à temps pour les évacuer vers la France ou l’Afrique du Nord, furent aussitôt victimes d’une chasse à l’homme de la part des soldats nationalistes et des phalangistes, tragédie qui devait constituer le prélude à une vague de répression sans précédent qui devait durer au moins cinq ans »9.
à suivre...


notes:
1Parmi les mille annotations géniales de Munis, on commencera par noter celle-ci : « Les ennemis de la révolution n'ont pu donner comme explication du soulèvement que les stupidités sur la « trahison » et la « déloyauté » des militaires, plus l'intervention italo-germanique. Comme si le soulèvement militaire n'avait pas été un acte de loyauté vis à vis de la société bourgeoise, précisément parce qu'il était dirigé contre le prolétariat et la révolution sociale ! » (p.127)

 

2On crédite un peu trop les staliniens d'être le principal poignard dans le dos de ladite révolution, mais on oublie les exactions et meurtres anarchistes, en particulier la persécution des curés et des meurtres de masse, au nom d'une curieuse laïcité ; comme on va le voir plus loin.

 

3Qui eux sont plus malins. Chazé raconte dans son bouquin chez Spartacus, qu'à Barcelone, les bourgeois avaient revêtu le bleu de chauffe pour marcher dans la rue.

 

4Mais à chaque époque ses bouc-émissaires : les juifs sous Hitler, les prêtres sous le FP espagnol, les femmes tondues à la Libération en France, et de nos jours ne sont-ils pas pléthores et le plus souvent en effet barbus, sauf Marine Le Pen, qui est peut-être sans le savoir une femme à barbe, quoique barbante.

 

5Il ne faut pas oublier qu'un général démocrate français le général Juin a lui aussi utilisé lors de la bataille du Monte Cassino en Italie, (1944) des goumiers marocains, des soldats algériens, des tirailleurs tunisiens et sénégalais, présentés par la suite comme des libérateurs de la France, mais qui s'étaient livrés à des « maroquinades » : 2000 femmes et enfants violés ainsi que 600 hommes. Les conditions de la guerre et l'origine agraire suffisent-ils à expliquer ces viols et violences ? La vengeance post-coloniale ? Le mépris ethnique ? L'hédonisme soldatesque ? En avril 1945 à Freudenstadt, les troupes françaises, y compris leurs goumiers violent des centaines de femmes allemandes.

 

6Il faut lire l'ensemble de sa contribution : L'image et le retour du Maure dans la mémoire collective du peuple espagnol et la guerre civile de 1936, par Maria Rosa de Madariaga (1988, article complet sur le site Persée)
 

 

7Ambiguïté de la violence politique : la persécution religieuse durant la guerre civile espagnole (1936-1939) de Gabriele Ranzato (in Revue Cultures & Conflits)

 

8Parmi les nombreux témoignages allant en ce sens, celui de Hilari Raguer, homme d'Eglise résolument anti-franquiste, est particulièrement significatif. Il a écrit dans son livre La espada y la cruz : "Bien que le nombre et les circonstances aient été exagérés, bien que ce qui s'est publié sur cette question soit très abondant et ait bénéficié de circonstances politiques qui lui ont donné une très grande divulgation (...), il faut pourtant admettre cette terrible réalité historique : pendant de nombreux mois, il suffisait que quelqu'un soit identifié comme prêtre, religieux ou simplement membre d'une congrégation ou d'un mouvement apostolique, pour qu'il soit exécuté sans procès".

 

9Jean-François Berdah : Epuration et répression politique en Espagne pendant la guerre d'Espagne (site Amnis, revue de civilisation contemporaine.)